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Conséquence des baisses de moyens : automatisation des prévisions

mardi 28 novembre 2017

Conséquence des baisses de moyens : automatisation des prévisions

Dans le cadre du COP 2017-2021, la Direction Générale de Météo-France s’engage dans l’automatisation des bases de données prévues.

En clair, la très grande majorité des prévisions météorologiques de Météo-France, les productions dites « de base » (pictogrammes, températures ou valeurs de vent du site www.meteo.fr, des applications smartphones de Météo-France, les prévisions dédiés aux professionnels) devraient être directement produits à partir des modèles de prévision numérique et des algorithmes associés.

Cette évolution est très contestée : déjà par l’ensemble des prévisionnistes opérationnels, mais aussi par leur encadrement et leurs collègues des supports techniques. Au-delà de la faisabilité scientifique encore douteuse, elle comporte des risques majeurs : l’augmentation de diffusion de prévisions erronées, et surtout des incohérences entre les différentes productions issues de Météo-France. Avec des conséquences en cascade pour les utilisateurs « grand public », les professionnels et les institutions, la chaîne d’alerte et de gestion de crise.

Grâce à l’action de la communauté des prévisionnistes, une analyse des risques a été lancée et a donné un peu plus de marges à ces projets. Mais faute d’une bonne connaissance de ces sujets, nous craignons que le gain socio-économique apporté par Météo-France soit en baisse !

- 1 / Risques majeurs liés à l’automatisation

La diffusion d’erreurs de prévision

La prévision numérique a énormément progressé ces dernières années et continuera de le faire. Elle produit une quantité d’information exponentielle avec une qualité croissante. Pour autant, la prévision numérique reste imparfaite et changeante. Pour des raisons liées à la situation météorologique (moindre prévisibilité) ou par construction des modèles de prévision et des algorithmes associés (adaptations statistiques par exemple), les données issues de la prévision numérique peuvent comporter des erreurs.

L’expertise de prévisionnistes reste indispensable pour critiquer et corriger les données de la prévision numérique.

La prévision numérique reste imparfaite : illustration

Image de gauche : en gris = couverture nuageuse observée / Image du centre : en vert = couverture nuageuse modélisée par Arome / Image de droite : en vert = couverture nuageuse modélisée par Arome « PI » (modèle relancé toutes les heures pour être au plus proche des données observées)

Dans cette situation, la couverture nuageuse est sous-estimée par l’ensemble des modèles de prévision dans le nord-est de la France.

Source : interne Météo-France – outil de comparaison des modèles

Des incohérences entre les différentes productions issues de Météo-France 

La production dite « de base » étant automatisée, la direction générale de Météo-France prévoit que les bulletins considérés « haut de gamme » (Vigilance, bulletins « à façon »...) soient retouchés manuellement.

Un projet d’automatisation sans étude de faisabilité préalable

La direction générale de Météo-France a pris la décision d’arrêter d’ici début 2019 l’alimentation et la correction des bases de données prévues. Jusqu’en juillet 2016, aucune étude de faisabilité de la stratégie de la direction générale de Météo-France sur l’organisation de la prévision n’avait été menée (conclusion du dernier comité scientifique de Météo-France réuni le 27 mai 2016). Il n’y avait pas non plus de « plan de secours » en cas d’échec du projet d’automatisation des bases de données prévues.

Suite à une pétition lancée en interne et à une lettre de responsables techniques, une analyse des risques vient tout juste d’être lancée.

Déjà, la restructuration de Météo-France décidée en 2008 avait conduit à une réorganisation à marche forcée de la chaîne de prévision. Avec pour conséquences de nombreux dysfonctionnements soulignés par les équipes de prévisionnistes, par des retours d’utilisateurs, par des expertises externes.

Avis de l’encadrement technique concernant l’automatisation

Jusqu’au début de l’année 2016, l’encadrement technique de Météo-France travaillait sur un nouvel outil de correction des données issues de la modélisation numérique (voir plus bas).

Ci-dessous un extrait de l’analyse des risques liés à la qualité des données issues de la modélisation numérique. On notera notamment le niveau « très haut » du risque et les conséquences : « dégradation de notre production », « insatisfaction client », « revisiter les exigences de qualité de la base amont ».

source : interne Météo-France

- 2 / Quelles conséquences pour les utilisateurs ?

Depuis plusieurs années, les demandes des utilisateurs ont fortement évoluées. Avec les progrès des prévisions météorologiques, les utilisateurs (institutionnels, grand public ou professionnels), sont logiquement devenus beaucoup plus exigeants sur le niveau de détail et la fiabilité des prévisions.

Pour des millions d’utilisateurs « grand public » comme professionnels : des prévisions « low cost »

Malgré l’organisation bancale, le manque de moyens et l’insuffisance des outils liés à la réorganisation de Météo-France décidée en 2008, des erreurs de prévision sont évitées tous les jours. Avec des bénéfices importants en termes de prévention des risques comme de bon fonctionnement de l’économie. Un processus d’amélioration continu suite aux réclamations d’utilisateurs existe à Météo-France. De nombreuses préconisations insistent sur la nécessité d’améliorer l’expertise et la correction des champs de prévision numérique (prévision de neige par exemple) ainsi que la cohérence entre les différentes productions. Des millions d’utilisateurs « grand public » comme professionnels ne pourront accéder qu’à des prévisions « low cost ».

Les données « grand public » : un maillon fondamental de la chaîne d’alerte

Lors de l’ épisode d’inondations de juin 2016 sur la partie nord de la France, un record de consultation des différents supports « grand public » en ligne de Météo-France a été battu : 2,6 million de visites sur le site Internet et 1,6 million de visites pour l’appli. Soit un total de 4,2 million de visites en 24 heures.

source : Météo-France

Pour les professionnels et les institutions : des incohérences.

Lors de sa tournée 2016 dans les services de Météo-France, Jean-Marc Lacave, PDG de Météo-France, a indiqué « nous n’avons plus les moyens pour consacrer autant d’énergie aux prévisions pour Mme Michu ». La critique et l’expertise seraient réservées aux clients payants qui ont accès à des informations dédiées. Or, au quotidien, les prévisionnistes constatent que les utilisateurs des prévisions de Météo-France s’informent indifféremment auprès des différentes sources issues de Météo-France. Ils passent des bulletins dédiés (textes, tableaux...) aux productions « de base » (atmogrammes...). Les professionnels et les institutions vont eux aussi pâtir des incohérences.

En situation de crise : une crédibilité mise à mal

Les prévisions élaborées par Météo-France ne sont qu’un maillon dans la chaîne de prévention et de gestion des risques météorologiques.

Les incohérences auront des répercussions lors de la prévention du risque (moindre confiance accordée aux prévisions de Météo-France) comme lors de la gestion de crise (charge de travail supplémentaire pour expliquer les différences entre les différentes productions tant en interne que vers l’extérieur, message rendu confus pour les gestionnaires de la crise, message rendu confus pour le grand public).

Extrait de Atlas des risques en France – Ed Autrement

Potentiellement, carte de vigilance et site meteo.fr pourront être différents.

Actuellement la communauté des prévisionnistes de Météo-France, malgré une organisation dégradée et des sous-effectifs, veille à ce que les informations fournies par Météo-France soient cohérentes, notamment celles liées à la sécurité des personnes et des biens.

En interne : une perte de compétence opérationnelle

La chaîne de prévision actuelle, malgré ses dysfonctionnements, permet d’améliorer la cohérence entre les différentes productions de Météo-France. Avec l’automatisation des bases de données prévues, les prévisionnistes seront soumis de fait à une forte pression. En effet, si leur expertise conduit à privilégier un scénario différent des données issues des prévisions numériques, la question de leur responsabilité sera systématiquement mise en avant.

Le risque est bien réel qu’au quotidien les prévisionnistes évitent de s’éloigner des prévisions « automatiques » et voient progressivement s’étioler leurs compétences d’expertise et de critique des prévisions numériques.

Au fil des décennies, l’expertise des prévisionnistes a permis d’utiliser au mieux la prévision numérique et a contribué à l’amélioration continue des modèles. Par manque de moyens, surtout humains, un coup d’arrêt risque d’être mis à ce processus.

Propositions alternatives

Pourtant, en 2015 et au début de l’année 2016, l’encadrement technique des services de prévision de Météo-France a travaillé à un autre scénario (voir plus haut). Cette alternative prévoit une automatisation raisonnée et progressive des bases de données prévues. Le développement d’un nouvel outil de correction des données modèle, plus adapté à l’évolution de la prévision numérique, doit permettre d’accompagner ce processus.

Mais la Direction Générale de Météo-France a acté l’automatisation complète des bases de données prévues, rejetant en bloc les propositions alternatives. En ne concédant qu’un léger relâchement sur le calendrier de réalisation des ces projets d’automatisation à outrance, l’actuelle Direction prend le risque (vital ?) de décrédibiliser définitivement un établissement pourtant très apprécié des Français.


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